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08. avril 2026

«Planifier mes vacances reste un exercice compliqué»

Marc Reichert a mis fin à sa carrière de hockeyeur sur glace il y a neuf ans, en remportant le titre de champion. Les premières années qui ont suivi ont toutefois été moins réjouissantes pour lui. Il raconte ici la difficulté de trouver une activité qui apporte sens et épanouissement après une vie de sportif sous les projecteurs. Il explique également quelles qualités, qui faisaient sa force sur la glace, lui sont aujourd’hui utiles dans son travail à la prison de Hindelbank.

«À première vue, le contraste est saisissant: pendant des années, mon lieu de travail était la PostFinance Arena à Berne, devant un public de plus de 17’000 personnes, et aujourd’hui je travaille derrière des portes fortement sécurisées et des fils barbelés, à la prison pour femmes de Hindelbank. C’est un tout autre monde. Jusqu’à il y a neuf ans, mon quotidien professionnel était très intense sur le plan émotionnel: parfois hué, parfois acclamé, parfois célébré avec frénésie, puis de nouveau vivement critiqué. Quand vous réussissez une action décisive juste avant la fin, vous ne pouvez imaginer de métier plus beau que celui de joueur professionnel de hockey sur glace. Mais le lendemain, lorsque vous devez prendre des médicaments parce que votre hanche vous fait si mal que vous pouvez à peine marcher, vous ressentez pleinement l’usure que ce métier implique.

“Peu importe vos mérites envers un club, dès que la performance décline, on est mis de côté.”

J’ai eu beaucoup de chance dans ma carrière. En tant que l’un des très rares joueurs à avoir participé à plus de 1000 matchs de Ligue nationale, j’ai eu le privilège, pour finir en apothéose, de soulever une dernière fois le trophée de champion avec le SC Bern. Ce n’était toutefois pas un vrai happy end. Le 20 avril 2017, je n’étais malheureusement pas sur la glace de la Bossard Arena de Zoug: je suivais le match depuis les tribunes. Lors du quart de finale contre Bienne, je m’étais fracturé trois côtes et je n’étais pas suffisamment rétabli. Malgré tout, j’étais très content ce jour-là. Je repensais au moment difficile survenu cinq ans plus tôt, lorsque le SC Bern ne m’avait pas proposé de nouveau contrat. Cela fait aussi partie du sport: peu importe vos mérites envers un club, dès que la performance décline, on est mis de côté.

Une fin en beauté: Marc Reichert remporte une nouvelle fois le titre de champion avec le SC Berne en 2017, alors qu’il met un terme à sa carrière

Une fin en beauté: Marc Reichert remporte une nouvelle fois le titre de champion avec le SC Berne en 2017, alors qu’il met un terme à sa carrière (Photo: màd)

J’ai pris la situation avec philosophie, je suis parti à Ambri et j’y ai joué libéré et sans pression, si bien que, deux ans plus tard, le SCB m’a rappelé, dans une situation difficile. J’ai joué un rôle plus modeste lors des trois dernières saisons, mais mon expérience et mon sang-froid étaient précieux: je pouvais soutenir les plus jeunes joueurs tout en suivant, en parallèle du hockey, un bachelor en économie d’entreprise. C’est ainsi que j’ai rangé mes patins avec le sentiment d’avoir accompli quelque chose. J’avais l’impression que la boucle était bouclée et qu’à 36 ans, j’étais prêt pour le chapitre suivant.

“Peu importe la préparation: quitter le sport d’élite reste une rupture profonde. ”

Peu importe la préparation: quitter le sport d’élite reste une rupture profonde. Il faut du temps pour s’habituer à la vie d’après. Au début, ça se passait plutôt bien. Enfin plus de temps pour la famille, un long voyage aux États-Unis, puis un nouveau départ professionnel dans une agence de marketing sportif. De l’extérieur, la transition pouvait sembler naturelle, mais pour être franc, j’ai éprouvé des difficultés lors des premières années après ma retraite. Je peinais à retrouver un rythme sans entraînements ni matchs, à organiser mes semaines et mes mois de façon autonome. Même aujourd’hui, planifier mes vacances en début d’année reste un exercice compliqué.

“Lorsque mon maillot numéro 26 a été hissé sous le toit de la patinoire au début de la saison suivante, j’ai compris que je ne vivrais plus jamais une telle intensité émotionnelle. ”

Lorsque mon maillot numéro 26 a été hissé sous le toit de la patinoire au début de la saison suivante, j’ai compris que je ne vivrais plus jamais une telle intensité émotionnelle. Mais je savais aussi qu’un travail à la chaîne n’était pas pour moi: je voulais continuer à prendre des responsabilités et m’investir pleinement dans ce que j’entreprends.

Au total, Reichert a disputé 16 saisons au SCB et plus de 1000 matchs en Ligue nationale

Au total, Reichert a disputé 16 saisons au SCB et plus de 1000 matchs en Ligue nationale (Photo: Keystone-ATS).

“Je n’étais pas assez commerçant pour transformer naturellement ces cafés en contrat.”

Au cours des six premières années suivant ma retraite, j’ai occupé quatre emplois différents. Ce n’est pas simple lorsque l’on cherche un travail que l’on peut exercer avec passion, tout en manquant d’expérience professionnelle et de repères clairs. Commencer dans une agence de marketing pour le hockey sur glace fut sans doute le choix de moindre résistance. Grâce à ma notoriété, je pouvais facilement obtenir des rendez-vous; beaucoup de personnes influentes se faisaient un plaisir de rencontrer Reichert autour d’un café. Mais je n’étais pas assez commerçant pour transformer naturellement ces cafés en contrats. Mon deuxième poste dans le milieu du hockey n’a pas été un véritable succès non plus. Je connaissais bien les articles de fans et, certes, j’avais siégé à la direction d’une entreprise commerciale reconnue, mais il me manquait un sens à ce que je faisais, une satisfaction à la fin de la journée.

Reichert fait ses adieux au public bernois et en est conscient: «Je ne vivrai plus jamais une telle intensité émotionnelle»

Reichert fait ses adieux au public bernois et en est conscient: «Je ne vivrai plus jamais une telle intensité émotionnelle» (Photo: Keystone-ATS).

“Un tel lieu est pratiquement l’opposé du monde glamour du sport.”

Ici, à la prison de Hindelbank, c’est tout autre chose. Un tel lieu est pratiquement l’opposé du monde glamour du sport. Certes, nous, les hockeyeurs, n’avons jamais été aussi déconnectés de la réalité que certains footballeurs, mais un joueur de hockey professionnel vit tout de même dans une cage dorée. Ce que je percevais comme pression, stress et contraintes n’étaient que des problèmes de luxe comparés aux histoires de vie des femmes purgeant ici leur peine. Beaucoup viennent de familles dysfonctionnelles, ont été traumatisées par des expériences de violence, des pertes ou l’exclusion. Pour moi, travailler ici signifie que je peux, moi qui ai eu tant de chance, redonner quelque chose. Au début, je ne savais pas si j’arriverais à laisser ces histoires de vie derrière les murs de la prison ou si je les ramènerais chez moi, auprès de ma femme et de nos trois enfants. Mais après un peu plus de trois ans, je sais que j’y parviens assez bien: je vis l’instant présent et me concentre sur ce que je peux influencer. En tant que responsable Travail et formation, je supervise les activités professionnelles de la prison, ainsi que l’affectation des détenues à la cuisine, à la blanchisserie, au service de jardinage et à l’atelier.

Marc Reichert lors de l’entretien organisé pour ce blog à la prison d’Hindelbank

Reichert beim Interviewtermin für diesen Blog in der JVA Hindelbank (Foto: Swiss Olympic)

“Recevoir les acclamations d’un public de 17’000 personnes dans un stade comble est gratifiant, mais accompagner une personne vers un meilleur avenir, avec votre équipe, a une portée bien plus profonde.”

Nous essayons ici, derrière les barreaux, de recréer au mieux le monde extérieur, et le travail constitue un élément essentiel pour la stabilité psychique et la réinsertion. Pour certaines, il n’est pas réaliste de trouver immédiatement un emploi sur le marché du travail à leur sortie; selon leur parcours et leur environnement social, les perspectives peuvent être très limitées. Mais peu importe ce qu’une personne a fait ou quelles sont ses chances: je me concentre sur l’individu, pas sur son délit ni sur ses lacunes. Et lorsqu’il est possible, par exemple, de trouver un apprentissage pour une jeune femme issue de conditions difficiles, ou d’ouvrir de nouvelles perspectives à quelqu’un, c’est extrêmement gratifiant. Recevoir les acclamations d’un public de 17’000 personnes dans un stade comble est gratifiant, mais accompagner une personne vers un meilleur avenir, avec votre équipe, a une portée bien plus profonde.

Aussi grandes que soient les différences entre le hockey sur glace et une prison, je pense que mon expérience dans le sport d’élite m’aide dans mon travail actuel. Depuis longtemps, je sais qu’au sein de toute bonne équipe, chacun a un rôle différent et qu’il serait catastrophique, en tant que chef, de croire que l’on sait tout mieux que les autres. J’aime déléguer, savoir me retirer et laisser les autres décider. Et là où je prends les décisions, je n’attends pas de soumission aveugle. Si le sport d’élite m’a appris une chose, c’est la capacité à accepter la critique. Au SC Bern, nous étions constamment critiqués – par nos coéquipiers, par l’entraîneur, par les journalistes et par le président autoritaire. Après toutes ces expériences, rien aujourd’hui ne me déstabilise aussi facilement.

“Heureusement que je ne joue plus – à ce rythme-là, je n’aurais même pas touché le puck.”

Je suis resté lié au hockey sur glace en tant qu’expert à la télévision. C’est incroyable de voir à quelle vitesse le sport a évolué. Lors du tournoi olympique, en regardant à la maison le match Suisse-Canada à la télévision, j’ai dit à ma femme: «Heureusement que je ne joue plus – à ce rythme-là, je n’aurais même pas touché le puck.» Sur le plan technique et mental, l’équipe dirigée par Patrick Fischer a énormément progressé. Comparé aux six championnats du monde auxquels j’ai participé en tant que joueur, c’est le jour et la nuit. À l’époque, nous nous repliions en défense et comptions sur un ou deux coups de chance. Et si nous arrivions en quarts de finale, tout le monde savait: «Là, il faudrait un vrai miracle.»

Reichert écoute les instructions du coach national Ralph Krüger

Reichert (2e depuis la droite) écoute les instructions du coach national Ralph Krüger (Photo: Keystone-ATS).

Aujourd’hui, l’équipe joue toujours pour la victoire, et lors du quart de finale olympique contre la Finlande, il a manqué très peu, même si les Finlandais alignaient des stars de la NHL jusque sur leur troisième ligne. J’aimerais de tout cœur que l’équipe se récompense lors des championnats du monde à domicile en mai pour toutes ses excellentes performances de ces dernières années. Bien sûr, les attentes seront énormes, ce qui ajoute une pression supplémentaire. Mais la soif de succès est tout aussi grande, surtout pour Patrick Fischer, qui dispute là son dernier grand tournoi.

Quand je repense à ma carrière, il reste un petit regret: n’avoir jamais fait partie de l’équipe olympique suisse me laisse un goût amer. J’aurais tellement aimé vivre ces moments magiques, entrer dans le village olympique, assister à la cérémonie d’ouverture, rencontrer d’autres athlètes. Malheureusement, ce train est passé. À moins que la Suisse n’organise les Jeux Olympiques d’hiver 2038 et que je postule comme bénévole!»

Entretien enregistré par Mathias Morgenthaler, conseiller de carrière Athlete Hub Swiss Olympic

Marc Reichert – Une légende du SC Bern

Marc Reichert (46 ans) a commencé sa carrière de hockey sur glace à l’âge de six ans au sein de l’EHC Burgdorf. Entre 1997 et 2017, il a disputé un total de seize saisons avec le SC Bern, avec une interruption de deux ans à Kloten et de deux ans à Ambri. Marc Reichert a été sacré trois fois champion de Suisse, a disputé 1022 matchs en Ligue nationale et a participé, en tant qu’international, à six phases finales de Championnat du monde. Son numéro 26 est suspendu sous le toit de la patinoire et ne sera plus attribué au sein du SC Bern. Après avoir mis un terme à sa carrière dans le sport d’élite, Marc Reichert a achevé ses études en gestion d’entreprise à la PHW de Berne. Il a d’abord travaillé pour l’agence sportive IMS ainsi que pour l’équipementier de hockey sur glace Interhockey, avant de diriger, pour la Ville de Berne, la section Placement et marché du travail. Depuis trois ans, Marc Reichert occupe le poste de responsable Travail et formation et est membre de la direction au sein de la JVA Hindelbank, le seul établissement pénitentiaire pour femmes de Suisse alémanique. Il consacre de préférence son temps libre à sa femme, à ses trois enfants et à leur chien. Il reste lié au sport en tant qu’expert en hockey sur glace pour la SRF; pour le reste, il se décrit comme «sportivement inactif».

Marc Reichert, joueur junior à l'EHC Burgdorf

Marc Reichert, joueur junior à l'EHC Burgdorf (Photo: màd)

Le défi de la fin d’une carrière dans le sport d’élite: le soutien de Swiss Olympic

La fin d’une carrière dans le sport d’élite représente un défi particulier pour les athlètes: la structure quotidienne à laquelle elles et ils étaient habitués disparaît, l’environnement social évolue, le corps doit s’adapter tout comme le mental – et sur le plan professionnel, de nouvelles perspectives doivent être envisagées. L’Athlete Hub propose aux athlètes un accompagnement gratuit pendant une période allant jusqu’à deux ans après leur retraite. Vous trouverez ici des informations précieuses sur ce thème et pourrez découvrir comment d’autres ont réussi cette transition.